Adrian et Jorge étaient assis autour du feu et discutaient. Ce soir-là, la conversation endiablée entre les deux amis permettait d’évoquer les souvenirs d’une vie passée ensemble. Ils se souvenaient du jour où ils s’étaient rencontrés, comme si c’était hier : à Soacha, dans les bidonvilles de la banlieue sud de Bogotá, deux regards d’orphelins s’étaient croisés. Chaque enfant avait trouvé du réconfort dans le désespoir de l’autre. Chacun avait su qu’il ne serait désormais plus seul pour souffrir.
À l’horizon, la nuit finissait d’engloutir les dernières lueurs du jour. Les deux amis, se laissant bercer par le ressac de l’océan, continuaient à se replonger dans leurs souvenirs. Ils parlaient maintenant de leur enfance, non sans une pointe de nostalgie. Même si les bidonvilles n’offrent jamais rien de plus qu’une existence de misère, les problèmes semblent toujours moins graves lorsque l’on est dans l’âge innocent. Ils se rappelèrent ensuite leur adolescence. Les premières histoires avec les filles, mais également la violence régnant dans les quartiers, et surtout les difficultés à trouver du travail.
Décidé à chasser cette période sombre des deux esprits, Jorge convoqua d’autres souvenirs : ceux de l’âge adulte, la période phare des années passées en mer pour les deux camarades. Il rapprocha ses mains du feu et, profitant des crépitements de la braise pour se réchauffer, retraça une à une ses aventures à voguer sur les flots avec son ami. Adrian s’allongea pour écouter le récit de Jorge, s’amusant simultanément à observer l’écume des vagues venue lécher la grève et se refléter dans la lune. Quelques minutes plus tard, ses yeux se fermèrent et il s’endormit presque tranquillement.
Le vent qui se leva dans la nuit réveilla brusquement Adrian. Quand il se retourna, le feu était éteint et Jorge n’était plus là.
Il lui fallut un long moment pour se confronter à la réalité de sa situation, si difficile à admettre : depuis le début, il était seul ici. Jorge n’avait jamais été au coin du feu à discuter avec lui.
Tous les soirs, Jorge était seulement présent dans l’imagination d’Adrian, qui s’exprimait par le dessin. Avec un morceau de bois brûlé, Adrian avait dessiné son meilleur ami sur la falaise à laquelle était appuyée sa cabane. Son seul ami, pour ainsi dire. Dès la nuit tombée, la paroi rocheuse bougeait à travers les flammes du feu et Adrian se sentait moins seul. Le dessin semblait vivant. Jorge semblait tout près, juste là, en train de danser.
Échoué depuis plusieurs longues semaines sur un îlot désert, Adrian était perdu dans l’immensité d’un océan dont il ignorait tout, jusqu’au nom, lui qui n’avait jamais eu la chance d’aller à l’école. Le fusil avait eu raison de la plume. Âme oubliée, il pleurait. Il savait que personne ne signalerait sa disparition : Jorge était mort il y a quelques mois dans des circonstances floues de règlement de compte, et par-dessus tout, Adrian exerçait un métier qui l’avait forcé à oublier son identité, à devenir presque un fantôme.
La vie n’est pas toujours une amie quand on est transporteur de drogue.
Pendant deux ans, Adrian avait répété le même ballet maritime en reliant la Colombie à l’Asie orientale à bord d’embarcations dévorées par la rouille et sans autorisation de navigation. Après l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale, les narcotrafiquants qui l’employaient avaient ouvert un nouveau marché.
À Shanghai et Hong Kong, la cocaïne était devenue un bon moyen pour les cadres américains expatriés de résister face aux heures de travail et à la pression imposée par leurs entreprises. Sur ces rivages, la frénésie capitaliste partagée par toutes les parties prenantes avait très vite fait oublier les rivalités idéologiques entre le pays de l’Oncle Sam et l’Empire du Milieu.
Si, dans les bureaux, les hommes d’affaires étouffaient sous la pression des résultats à fournir, Adrian et ses compagnons d’équipage agonisaient eux en mer, meurtris par la faim et la peur. Hommes d’affaires dans les tours de verre ou passeurs de drogue dans les cabines des bateaux, même combat : tous étaient prisonniers d’une force d’oppression qui régissait une partie du monde.
En continuant à verser des larmes assis dans sa cabane, Adrian regardait les arbres qui l’entouraient et repensait aux circonstances de son arrivée sur cette île.
Il s’était embarqué pour son huitième transport de drogue vers la Chine. Au terme de trois jours de navigation, le bateau s’était retrouvé pris dans une tempête féroce. Après avoir été malmené plus d’une heure, il avait violemment heurté une barrière rocheuse appartenant à une île posée sur l’océan. Faute de visibilité, l’équipage n’avait pas pu anticiper le choc.
La coque n’avait pas résisté : le bateau éventré s’était rapidement rempli d’eau, puis enfoncé dans le gouffre de l’océan, emportant avec lui équipage et cargaisons de cocaïne. Adrian avait été le seul survivant du naufrage : il avait réussi à nager avec force pour s’extraire de cette zone, avant de s’échouer de fatigue plus loin, sur une autre rive de cette île.
Voilà plus de deux mois qu’Adrian était naufragé. Il était épuisé au possible. Cette fois, le courage le quittait et il prit une décision en cette nuit : il ne comptait plus s’échapper de l’île. Il ne voulait plus attendre qu’un bateau finisse par passer au large, le repère et vienne le chercher. A quoi bon espérer quitter cette île si c’était pour recommencer la même vie une fois de retour en Colombie ? A quoi bon chercher à survivre pour reconquérir une destinée qu’il avait tant détestée ? Il savait que, s’il rentrait, le transport de drogue serait son seul moyen de gagner assez d’argent pour subsister dans la jungle urbaine. Rien d’autre ne l’attendait à Soacha.
Sa dernière larme venait de couler. Il se leva et saisit son cher couteau qu’il portait toujours à la taille. Il lança un dernier regard vers la peinture de son ami sur la falaise.
Une lame tout droit dans le cœur. Un ultime soupir.
Cette nuit-là, le ciel regardait un homme mourir et n’arrivait même pas à contenir sa tristesse dans le coton de ses nuages. Pleurant ses poussières de pluie, ce ciel nocturne s’indignait avec douleur d’une injustice.
L’injustice, c’est qu’Adrian avait eu le malheur de naître au mauvais endroit. Cet homme avait passé sa vie entière abandonné à son piètre sort, dans un pays qui fournit près de 80 % de la demande mondiale en cocaïne.
L’injustice, c’est qu’à sa mort sur ce sinistre caillou du Pacifique, Adrian n’avait que seize ans.


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