Circum Terra

L’histoire d’un grand voyage.

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Je suis née ici, dans l’ouest de Paris, à quelques encablures du bois de Boulogne. Serrée dans un étau familial étouffant et trop protecteur, j’ai grandi dans une forme d’immobilité très gênante pour un esprit évasif comme le mien. Inertie léthargique forcée. C’est avec une douleur féroce que j’ai observé le monde avancer autour de moi.

Jouxtant mon cocon carcéral, les arbres du carré vert parisien étaient devenus les objets de mes songes. Je m’essayais à imaginer le nombre de leurs semblables qui peuplent les forêts du monde.

Un jour, harassée de ma condition, je décide de partir. Au-delà de la fuite, je veux surtout brandir la bannière de la découverte. Cette fois, ça y est, c’est le grand départ. À la fois remplie de courage et prise par un vent de folie, je mets le cap vers l’ouest.

Au Canada, sur des terres prétendument inhospitalières, de magnifiques espaces vierges me tendent leurs cimes : dans le Yukon, ma ruée vers l’or consiste à remonter le cours des vallées fluviales dans l’unique but d’atteindre les chaînes montagneuses promises au bout de l’effort. Les pentes vertigineuses et les sommets acérés me donnent la sensation d’une planète Terre qui, en tentant d’échapper à la folie humaine de l’autre côté du monde, est venue s’écraser sur elle-même en ces lieux.

Quittant l’Amérique, je poursuis mon voyage dans le grand nord en m’engouffrant en Asie par l’immense porte sibérienne. Ici, peu m’importe si le froid règne en maître, je vis le climat subarctique comme un don de la géographie. Il a agi comme rempart face à la cruelle conquête humaine, cette inextinguible soif d’exploitation des terres, infligeant des blessures desquelles la forêt ne cicatrise jamais. Mais, ici, la majestueuse forêt boréale domine tout, elle prospère. En ce début de soirée, les milliers de sapins et épicéas, si grands, usent de leurs branches pour tenter de happer le soleil avant qu’il ne finisse derrière l’horizon. Ce paysage est à couper le souffle. Même le vent cesse le sien quelques instants pour me laisser profiter de cette magie.

Après les contrées septentrionales, je donne suite à la partie asiatique de mon périple en me dirigeant vers le sud. Entre la Mongolie et la Chine, j’ai connu mes heures les plus difficiles. Dans le Gobi, rien ne bouge. Au sein de ce désert, j’accumule des kilomètres de plaines arides en même temps que s’évapore mon envie d’avancer. Rien ne vient perturber les heures qui passent, rien ne me laisse espérer que les prochaines seront plus joyeuses. A ce moment-là, ma bannière est en berne : je ne veux plus découvrir, seulement me reposer. On dirait que la vie s’est arrêtée ici. Pas le moindre bruit, pas la moindre bourrasque pour relancer le film de mon voyage. J’ai bien failli ne jamais repartir.

Heureusement, dans la suite de mes aventures, le Laos et la Thaïlande me récompensent de leurs luxuriantes forêts tropicales : au vide anéantissant qui a presque eu raison de moi, succède une jungle à la biodiversité miraculeuse. Tout à coup, je me sens minuscule au milieu de la canopée. Je suis ébahie par la manière dont les différents végétaux se chevauchent et s’emmêlent avec tant de motivation. Le contraste avec ce que j’ai précédemment exploré dans ce voyage est frappant : je me souviens de ces conifères sibériens, dans toute leur rudesse, déterminés à démontrer avec fierté leur capacité à pousser vers le ciel, chacun pour soi. Ici, l’esprit de groupe domine sous la forme d’un beau spectacle : les arbres s’aident mutuellement pour atteindre la voûte céleste, afin d’aller rêver ensemble en contemplant l’infini.

Mes pérégrinations continuent. Dans une longue traversée en direction du nord-est, je parcours la plaine indo-gangétique en suivant de près l’arc himalayen, jusqu’à atteindre les steppes d’Asie centrale. La géopolitique de l’échiquier mondial me rappelle que je suis arrivée dans une zone à haute valeur pétrolifère : dans cette région, la race humaine est obsédée par le jaillissement de l’or noir. Atterrée de voir l’Homme creuser le ventre de la Terre, la mer d’Aral pleure ses dernières larmes.

Finalement, l’Europe marque mon dernier passage mémorable. Le continent est une succession de frontières entre lesquelles respirent des pays et des paysages très différents les uns des autres. Ma voie se trace à travers les Carpates et les Alpes, massifs formant mon fil d’Ariane pour rentrer en France.

Le vent du destin m’a ramenée intacte à Paris, je m’en félicite. De retour chez moi, j’observe une dernière fois cette ville qui m’a vu naître, consciente d’avoir accompli mon plus vieux rêve : partie d’un bout du monde, j’y suis revenue.

Satisfaite et apaisée, je me laisse doucement emporter par l’automne. J’étais une simple feuille de platane, mais qui a finalement tant vécu. Je meurs enfin en paix. Un dernier souffle, ma dernière chute.


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Commentaires

Une réponse à « Circum Terra »

  1. Avatar de campanella
    campanella

    Très bon 🙂

    J’ai cru au départ que c’était ton programme pour l’année à venir!

    On sent bien les diverses influences de Tesson, de l’actualité et de ton expérience.

    J’en veux encore ^^

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