Chère capitale,
Il y a environ deux ans, je suis revenu d’une autre terre pour essayer un quotidien à tes côtés. Ce test m’a blessé au vif. Tu es pleine de secrets que l’on aime découvrir, mais tes défauts m’empêchent de passer plus de temps avec toi.
Dès notre arrivée dans ton enceinte, on se rend compte que tu libères le mouvement à moindre frais mais au coût émotionnel lourd. Les visages qui se referment. Des traits de bouche qui tombent au sol. Des regards qui s’interdisent de se croiser. Bienvenue dans ton réseau souterrain, ce fameux métro centenaire. Dans ce labyrinthe de tunnels, j’évolue mais je suis enfermé et coupé du ciel, parqué avec mes semblables, avançant au rythme imposé par la foule trop grande. Même les rats qui fuient dans les allées au tintamarre des pas humains le subissent moins que moi.
Après cette première expérience loin d’être convaincante, il est temps de faire une halte : rien ne vaut un repos mérité chez soi. Hélas, souffrant de ta trop grande densité de population, tu enfermes tes habitants dans des appartements trop exigus. Si petits que je n’ai pas pu y laisser grandir mon esprit, et encore moins y ranger tous mes livres. En offrant tout de même une forme de confort, et surtout de routine, tu crées chez tes pensionnaires une effroyable peur de quitter leur cellule.
Pour quiconque daigne s’échapper de sa prison dorée, s’ouvre le défi de la jungle urbaine. J’ai débarqué dans une marée ininterrompue d’humains et de véhicules. Ça bouge, ça bouge dans tous les sens, à tel point que mes yeux se sont fatigués et n’arrivaient plus à suivre le mouvement. Je les ai alors fermés, manquant de trébucher et de me noyer. Puis j’ai réussi à me stabiliser à nouveau. En reprenant mon souffle, je me suis mis à tousser violemment. Les gaz d’échappement nocifs et nauséabonds remplissaient mes poumons, me faisant comprendre une autre règle de cette ville : marcher dans les rues nécessite d’apprendre à ne plus respirer. Privé en quelques instants de ma vue et de mon odorat, j’ai tout misé sur mon ouïe aiguisée pour continuer à évoluer dans la ville. Mais là aussi, l’estocade fut violente : tu es étonnamment bruyante pour une vieille dame ancrée dans l’histoire. Les Parisiens klaxonnent dès qu’ils sont en voiture, puis ruminent et se plaignent dès qu’ils en sont sortis. J’ai choisi de ne plus écouter cette musique dissonante. Ce râle continu, c’est celui d’une ville à l’agonie. Une ville qui ne peut plus porter, ni supporter, autant d’habitants. Gardant mon espoir, je ne voulais pas perdre le goût le plus important : celui de la vie. À la recherche de sensations primaires, celles qui – je le sais – donnent accès au premier des bonheurs, je me suis jeté dans la nuit. J’ai levé la tête au ciel, cherchant une échappatoire dans la voûte céleste. Hélas, je me suis heurté à un ciel sans identité : la couche de pollution opaque qui recouvre la ville a effacé les étoiles. J’ai goûté à une nuit aseptisée, sans scintillements magiques. Cruelle capitale, mon aventure dans ta jungle urbaine m’a amené dans une voie sans issue et m’a brûlé tous les sens.
Au bout de ce rouleau insensé, je partage avec toi un bilan cru de quelques expériences éprouvantes.
Chez ton nouveau modèle d’humain, tu as érigé la peur au rang des sentiments du quotidien. Attention, il faut optimiser le temps par risque de le voir filer. Attention, il faut contracter le bon crédit au bon moment, pour acheter un appartement dans les quartiers qui montent à la bonne période. Attention, il faut rentabiliser les miettes de soirée et les 48 heures du week-end pour voir les pièces de théâtre et les expositions qui font parler les critiques, faute de quoi on ne vaudra rien lors des discussions mondaines qui nous attendent dans notre entourage. Attention, il faut tout de même garder un peu de place pour faire du sport. Courir sur un tapis tel un hamster dans une boîte à sueur qu’on appelle une salle de gym, rien de tel pour garder la forme. Au bout du chemin de la peur, une seule issue, la peur de vivre heureux.
Si la pression et l’anxiété deviennent trop fortes, on pourra toujours noyer les ressentiments dans la mousse d’une bière à la terrasse d’un bistrot, en se disant que la vie n’est pas si mal… avant de recommencer ce cycle éternel à chaque nouveau lever de soleil. On vit sa vie comme une recette de cuisine que l’on exécute avec soin, de manière bien disciplinée. Les pieds dans les rails et le doigt sur la couture du pantalon, il ne reste plus de place pour l’approximation, le hasard ou l’inattendu. Rêver est désormais interdit. Ô redoutable capitale, tu envoies une génération entière à l’abattoir de la créativité et de l’imagination.
Tu as su renverser la biologie en créant l’Homme immobile. Sont apparus les jeunes cadres dits « dynamiques », ceux-là même qui restent pourtant assis du matin au soir, figés devant des milliers de lignes de pixels. Ils cherchent certainement dans ces écrans d’autres réponses à la signification de notre monde.
Dans ton nouvel idéal de société, tu redistribues les cartes et écrases les valeurs traditionnelles. Passer du temps en famille ou avec des amis est devenu ringard, les vrais hommes passent désormais leurs soirées avec leurs clients haut de gamme et leurs week-ends avec les collègues de travail devenus des amis très pratiques.
Dans une course à la performance sociale, tu as créé une guerre d’un genre nouveau : on se bat désormais pour un idéal de reconnaissance professionnelle que l’on n’a même pas osé choisir. Tes travailleurs deviennent des êtres pauvres, qui dédient la majeure partie de leur énergie à cette cible unique. Ont-ils oublié que la vie est née et subsiste de la diversité ? Dans la mutation, tu as créé de beaux soldats prêts à tout pour satisfaire le dieu Carrière. Ces drôles d’animaux omettent un détail important : à trop chercher à devenir quelqu’un, on oublie souvent d’être soi-même.
Paris, qu’as-tu fait de tes habitants, et qu’ont-ils fait de toi ?
Paris, que reste-t-il à aimer en toi ?
J’ai cherché à comprendre les raisons de ta descente aux enfers. Je suis allé réfléchir plus au calme : après avoir suffoqué dans le métro, j’ai pris un train un peu grand, qui m’a amené un peu plus loin. Ton RER m’a conduit dans les semblants de forêts qui te couronnent. Même là, les réponses m’ont manqué, et je n’ai pu en trouver qu’une : une nouvelle direction à suivre. J’ai donc pris un train encore plus grand, beaucoup plus rapide, et qui m’a emmené bien plus loin : je suis monté dans le TGV en direction du sud. J’ai délaissé ton pavé pour retourner fouler mes terres azuréennes. J’ai choisi un aller sans retour, car il était temps de faire le point sur notre histoire. Un point final.





























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